Il faut un certain courage pour aborder L'Éthique de Spinoza. Non parce que le texte est obscur — il est en réalité d'une précision redoutable — mais parce que sa façon de poser les problèmes bouscule presque tout ce que la culture occidentale a construit autour du rapport entre raison et passion, entre corps et esprit, entre liberté et déterminisme.
Spinoza écrit L'Éthique dans le dernier quart du XVIIe siècle. Descartes est mort depuis vingt ans. L'héritage cartésien domine la philosophie européenne : l'âme pense, le corps s'étend, et c'est la raison qui doit gouverner les passions. Spinoza prend le contre-pied de cette architecture avec une radicalité qui ne sera vraiment appréciée que des siècles plus tard.
Le conatus : le désir comme essence
Au cœur de la pensée de Spinoza, il y a le conatus : le effort par lequel toute chose persévère dans son être. Ce n'est pas un concept moral. C'est un concept ontologique : tout être tend, par sa nature même, à maintenir et à augmenter sa puissance d'exister. Ce mouvement fondamental — Spinoza l'appelle aussi désir, appetitus — n'est pas une faiblesse. C'est l'essence même de l'être vivant.
Les émotions, dans ce cadre, ne sont pas des accidents qui troubleraient le cours serein de la raison. Elles sont des expressions du conatus. Quand je ressens de la joie, c'est que ma puissance d'agir augmente — quelque chose dans mon existence s'accroît, se déploie. Quand je ressens de la tristesse, c'est que ma puissance d'agir diminue — quelque chose me contraint, me réduit. Les affects sont les indicateurs vivants de l'état de mon être dans le monde.
Joie et tristesse comme boussoles
Spinoza propose une distinction fondamentale entre les affects actifs et les affects passifs. Les affects passifs — ce qu'il appelle les passions — sont ceux dans lesquels je suis causé par quelque chose d'extérieur à moi, sans comprendre pourquoi. Je suis emporté par la jalousie, la honte, la peur, sans avoir de prise sur ce qui me meut. Les affects actifs, en revanche, sont ceux dans lesquels je suis la cause adéquate de ce que je ressens — dans lesquels je comprends ce qui se passe en moi.
Cette distinction est décisive. Elle ne dit pas que les passions sont mauvaises et les affects actifs bons. Elle dit que la compréhension de ce qui nous affecte est le chemin vers une plus grande liberté — non pas une liberté abstraite, hors du corps et du désir, mais une liberté incarnée, ancrée dans la connaissance de soi.
Ce que Spinoza appelle la béatitude n'est pas la suppression des émotions. C'est leur transformation, par la connaissance, en affects dont on est la cause adéquate plutôt que l'effet subi.
Ce que Damasio lui doit
Ce n'est pas un hasard si Damasio a intitulé l'un de ses livres Spinoza avait raison (2003). Après avoir démontré dans L'erreur de Descartes que la raison ne fonctionne pas sans l'émotion, il a cherché à qui, parmi les philosophes, on pouvait attribuer l'intuition première de cette vérité.
Spinoza s'impose. Sa conception des affects — comme expressions d'une puissance d'agir qui se déploie ou se réduit — préfigure de façon troublante les marqueurs somatiques de Damasio. L'idée que les émotions sont des informations sur l'état du conatus, pas des perturbations de la raison, c'est exactement ce que la neurologie contemporaine a confirmé par des voies expérimentales.
Damasio note avec une précision bienvenue que Spinoza a pensé corps et âme comme un seul et même processus, exprimé sous deux attributs différents. L'âme, pour Spinoza, n'est pas une chose séparée du corps — c'est l'idée du corps. Penser, c'est penser un corps. Ressentir, c'est penser un corps affecté.
Cette moniste rend caduc le problème cartésien de l'interaction âme-corps. Il n'y a pas deux substances qui doivent se coordonner. Il y a un seul processus — Dieu ou la Nature — qui s'exprime de multiples façons.
La liberté comme connaissance des affects
La leçon pratique de Spinoza n'est pas de supprimer les émotions. Elle est de les connaître — de passer des passions subies aux affects compris. C'est un chemin, non un état.
Ce chemin exige de s'interroger non pas sur comment contrôler ce qu'on ressent, mais sur ce que ce qu'on ressent révèle de la façon dont on est affecté par le monde. Une tristesse persistante n'est pas à « gérer » — elle signale une diminution de puissance dont il faut comprendre la cause. Une joie intense n'est pas à « canaliser » — elle signale une augmentation de puissance dont on peut comprendre les conditions pour les cultiver.
C'est une éthique de la connaissance de soi — rigoureuse, sans illusion sur la liberté absolue, mais profondément affirmative de la vie. Les émotions ne sont pas des obstacles sur le chemin de la raison. Elles sont le chemin lui-même.
Spinoza n'avait pas besoin de neuroimagerie. Il avait besoin de penser avec rigueur ce que c'est qu'être un corps vivant dans un monde. Et ce qu'il en a conclu, la science n'a fait que le confirmer.
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